Eric Bibb, la vie en bleu.

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© Benjamin Jung

«Je pense que le blues est l’alpha et l’omega. C’est permanent, éternel et universel.»

Eric Bibb appartient à une génération de bluesmen comme il n’en existe presque plus: ceux qui ont connu la ségrégation. Nous l’avons rencontré lors de son passage à Marciac le premier août dernier. C’est en toute intimité dans sa loge que nous avons évoqué avec lui ses influences, son histoire et ses racines, profondément ancrées dans le passé afro-américain.

Vous habitez en Suède, et avant cela en Finlande et à Paris. Êtes-vous un «poor wayfaring stranger»?

Peut-être l’ai-je été. Mais aujourd’hui je me considère comme un citoyen du monde.

Que vous a apporté l’Europe que vous ne pouvez pas obtenir aux États-Unis?

Je pense que l’expérience d’être un américain d’origine africaine en Europe est bénéfique. L’Amérique est un endroit formidable pour de nombreuses raisons, mais comme nous avons pu le voir nous avons du mal à apprendre de notre propre histoire. C’est comme si nous répétions certains des pires aspects de notre histoire lors d’événements récents. Je parle du poison persistant du racisme. Je suis heureux d’avoir pu expérimenter la vie sans le rappel constant qu’ en Amérique les afro-américains ne sont toujours pas considérés comme des citoyens égaux. J’ai grandi avec cette conscience et ce fardeau et au fur et à mesure années passées en Europe j’ ai ressenti que c’était moins prégnant.
Ce n’ est pas qu’il n’y a pas de racisme en Europe, bien sur y en a, mais en Amérique c’est beaucoup plus présent dans le quotidien. C’est présent dans presque chaque rapport humain, c’est très pesant. Ça vous enlève votre «joie de vivre». C’est malheureux que tout le monde ne puisse pas avoir l’opportunité que j’ai eu de pouvoir voyager et de découvrir d’autres cultures qui apprécient la mienne.
Même si il y a du racisme en Scandinavie ou ailleurs, il y a aussi un profond respect et de l’empathie pour les afro-américains, notamment à propos de leur culture et des trésors artistiques qu’elle renferme. J’ai eu la chance quelques fois d’être une sorte d’ambassadeur de ma propre culture et d’être apprécié en tant que tel.

À propos de ce sentiment de racisme dont vous parlez, votre dernier album évoque Martin Luther King. Est-ce un hommage ou un engagement?

Les deux. C’est un hommage à un grand Homme, un visionnaire qui avait vraiment les clés de la solution.
Nous oublions car nous évoluons rapidement à l’ère des iPhones et des iPads, et Martin Luther King paraît ancien pour certaines personnes. Mais il était très en avance sur son temps. Sa philosophie et sa stratégie pourraient être utilisées aujourd’hui.
L’engagement est une façon de vivre permanente pour certaines personnes et je m’inclue dans ce groupe. Nous savons que nous sommes ici pour propager un message d’unité. Être un musicien qui a la possibilité de voyager à travers le monde aussi facilement de nos jours est une bénédiction. Ça nous permet de propager ce message de façon plus effective.

Vous jouez principalement de la guitare acoustique et on vous voit parfois sur un dobro. Est-ce que vous jouez parfois de la guitare électrique?

Rarement.

Qu’est-ce que la guitare acoustique vous apporte de plus que l’électrique?

J’aime le bois… ouais, j’aime le bois. Le bois raconte l’histoire, le bois chante tout seul.

Le blues a été décrit comme la musique du diable. De quelle manière serait-il encore diabolique pour vous?

Ça n’ a jamais été diabolique pour moi. Je comprends pourquoi certaines personnes dans la communauté ont été effrayés par ceux qui passaient du bon temps avec de la musique très groovy et sexuelle, qui encourageait la boisson et la débauche. C’ était des gens qui étaient proches de l’Église qui voulaient voir la communauté s’élever, devenir éduquée. C’est pour ça que je comprends pourquoi une frontière a été établie entre la musique du diable et la musique sacrée. Mais c’est vraiment la même musique. Si vous connaissez quelque chose à la musique, vous réalisez qu’elles sont très proches. Il existe une façon de continuer à célébrer la culture du blues sans sombrer lentement, sans détruire votre santé en même temps (rires).

Votre musique pourrait être à la croisée du blues et de la folk. Est-ce que vous diriez cela ?

Selon moi toutes ces catégories ont commencé à perdre leur sens parce que je pense que les work songs et le blues ont débuté avec le fait de chanter spontanément dans les champs, ce qui était un écho d’une culture précédente venant d’Afrique. Ensuite ça c’est mélangé avec les chants spirituels et le gospel.
Pour moi tous les styles qui y sont rattachés sont de la musique folk. Je comprends pourquoi les gens disent « folk blues », ils ont besoin d’identifier d’où ça vient. C’est peut-être intéressant pour les musicologues mais personnellement j’affirme que tout ceci est de la musique folk.

Vous allez réaliser un hommage à Leadbelly avec Jean-Jacques Milteau. Que diriez-vous de cette collaboration?

C’est un beau projet. Je suis très heureux d’y participer. L’idée est venue de Philippe Langlois de DixieFrog Records. Il aime la musique de Leadbelly et il est mon «Medicis». Il m’a dit «Eric, je pense que c’est le bon moment pour faire un hommage à Leadbelly, et je pense que Jean-Jacques Milteau serait un bon collaborateur.» Jean-Jacques est un musicien vraiment fabuleux, un grand joueur d’harmonica. Nous parlons le même langage. Nous avons passé un très bon moment à faire cet album que nous avons appelé «Leadbelly’s Gold». Je pense qu’historiquement c’est un bon moment pour honorer la personne qu’était Leadbelly. Il était très courageux et digne même s’il a eu une histoire très difficile. Il est venu avec un message pour tous, c’est un héros pour moi.

En parlant de héros, BB King nous a malheureusement quitté cette année. Quelles relations entreteniez-vous avec sa personnalité et son œuvre?

J’ai rencontré BB à plusieurs reprises. Trois si je me souviens bien, et j’ai eu la chance de parler avec lui. Il n’était pas seulement un grand musicien, il était un grand être humain, généreux et aimant. Il connaissait son rôle en tant qu’ambassadeur du blues et il a endossé ce titre avec beaucoup de joie et de révérence pour les gens qu’il représentait. Il va manquer mais ne sera jamais oublié.

Faites-vous une différence entre jouer le blues et être un bluesman?

Non. Je pense que quand vous jouez cette musique, si vous connaissez son histoire, vous réalisez que vous avez une responsabilité et devez par-dessus tout être honnête. Bien sur vous devez jouez de la bonne musique. Mais le plus important est que par-dessus tout le blues doit représenter votre honnêteté à propos de votre propre histoire. Vous ne pouvez pas être une caricature ni un bluesman cartoon. Vous devez être quelqu’un qui intègre ses propres expériences de vie à travers sa musique.
C’est la définition d’un vrai bluesman pour moi.

Le blues est-il le commencement ou la finalité pour vous? Ou bien est-ce peut-être le chemin?

C’est une bonne question vous savez. Je pense vraiment que le blues est l’alpha et l’omega. Je pense que c’est permanent, éternel et universel. C’est l’arbre de la vie qui continue de grandir.

Une dernière question: quels conseils donneriez-vous aux
jeunes musiciens?

Je dirais «par-dessus tout jouez avec votre amour, trouvez la
musique qui parle vraiment à votre âme, et concentrez-vous
dessus, parce que vous ne pouvez pas tout faire. Vous devez
commencer avec vos passions, parce qu’elles vous inspirerons quand même quand les temps seront difficiles. Par ailleurs, connaissez absolument l’histoire de la musique par laquelle vous êtes
inspirés parce qu’il y a de nombreuses leçons dans la vie de nos
héros.»

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