Differdange: Blues en Terres Rouges

Capture d’écran 2016-05-01 à 18.36.34.png1929572_1076416012400464_1179976982577442433_nArticle paru dans Luxuriant Magazine numéro 57.
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On résume souvent Differdange à son histoire sidérurgique et à sa communauté italienne. Beaucoup oublient que la troisième ville du Luxembourg constitue également un haut lieu culturel et musical. Il se murmure qu’en 1982,  Depeche Mode se serait inspiré du nom d’une section de la commune pour écrire « Oberkorn (It’s a Small Town) ». Differdange n’a à rougir ni devant la capitale, ni devant Esch-sur-Alzette. Il s’agit d’une véritable fourmilière artistique sur fond de cheminées. Reportage au cœur de sa palpitante vie culturelle.

Afin de ne pas me perdre lors de mon pèlerinage en Terres Rouges, j’ai besoin d’un guide. Je ne peux espérer mieux que Maurice Lentz, city manager de la culture à la mairie de Differdange. Il est une sorte d’encyclopédie, témoin rapproché d’une histoire qu’il me raconte avec passion, chez lui, autour d’un café. Il me parle de René Cavallini, précurseur du blues à Differdange et de son fils, Remo. Puis, il s’épanche sur l’école de blues, sur le jeune groupe de métal Lost In Pain et sur le club motard des Black Wolves, dirigé par un certain Fanta. Il évoque également le Blues Express, le creativity hub 1535°C et la Villa Hadir. Autant de personnes, de groupes et de structures auxquels il faut m’intéresser.

La rue des jardins, Eden à la Génèse du blues

Maurice Lentz se souvient : « J’ai grandi dans la fameuse rue des jardins. Beaucoup de musiciens en sont issus, dont le père de Remo Cavallini : René. » Quarante ans auparavant, René Cavallini a commencé à reproduire ce qu’il entendait sur ses disques de blues, en compagnie de quelques amis. Ainsi naissait le premier blues-band de Differdange, entraînant dans son sillage toute une dynastie de blues men.

Les Cavallini me donnent rendez-vous au Roude Léiw, un café de quartier qui abritait autrefois des concerts. « Le blues vient de mon père », m’explique Remo. « Quand tu grandis avec quelqu’un qui joue et écoute beaucoup de blues, tu ne peux que tomber dedans. Beaucoup de ses amis de la rue des jardins venaient jammer à la maison.» À la fin des années soixante, les Starlights jouaient dans les thés dansants et reprenait les tubes du moment. « J’avais treize ou quatorze ans et leur guitariste, Johnny Caligo, était mon idole »,raconte René. « J’étais gaucher, ce qui a entraîné mon renvoi de l’école. J’ai dit à mon père que je n’y retournerai plus. L’envie de faire de la musique m’est venue à cet instant. J’ai ensuite intégré l’usine, où j’entendais des sons bizarres qui ont influencé ma façon de jouer. »

Remo n’est pas peu fier : « Sans le savoir, mon père a construit un empire du blues à Differdange. C’est grâce à lui que la ville est aujourd’hui reconnue comme un lieu phare de cette musique. » Le talent des Cavallini  pour le blues les a amenés à jouer avec de nombreux cadors du genre, comme Louisiana Red. Aujourd’hui, de nombreux musiciens de la première génération sévissent encore, comme Marco Schwickerath, ancien compagnon d’armes de René, aujourd’hui bassiste de The Heritage Blues Company.

La Blues Schoul passe le flambeau

À l’instar de nombreux groupes de la région, les membres de The Heritage Blues Company se sont rencontrés dans une structure unique au Luxembourg : la Blues Schoul de Differdange. L’école a été créée il y a onze ans par les Cavallini, François Meisch et Romain Heck, professeur de basse au conservatoire de Luxembourg. De janvier à juillet et deux fois par mois, des personnes de tous âges et issus de tous horizons s’y rencontrent. Ils discutent, apprennent à communiquer entre musiciens, travaillent leur instrument et jouent ensemble.

L’école de blues se divise en deux workshops : les débutants et les confirmés. Ces ateliers accueillent chacun une quarantaine de personnes et sont accessibles à tous, moyennant un prix d’entrée modique de cinq euros. Soutenue par la ville de Differdange qui met à disposition les locaux, la Blues Schoul semble porter ses fruits. « L’école de blues a permis à de nombreuses personnes de se rencontrer et de former des groupes. Si bien qu’aujourd’hui, je n’ai plus de travail tant la concurrence est rude ! » plaisante Remo.

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Lost in Pain

Toujours accoudé au  Roude Léiw, je remercie la famiglia Cavallini pour rejoindre le groupe Lost in Pain. Rapidement, je m’aperçois qu’il manque une personne. « Notre bassiste, Nathalie, ne viendra pas. Elle a perdu son chien ce soir », m’indique-t-on. Triste nouvelle. Après un rapide tour de table, j’apprends que tous les membres sont étudiants hormis Hugo, le batteur,  employé administratif. Je les questionne sur les débuts de la formation. « À part Hugo, nous avons tous commencé la musique à l’école de blues avec ce groupe », me raconte Luca, le batteur. « Même si notre premier concert s’est déroulé en décembre 2008 à la maison de la culture de Bascharage, nous avons commencé à Differdange. Plus exactement, au Roude Léiw, puis au Black Wolves. » Il enchaîne : « nous avons avancé grâce à Remo et René Cavallini qui nous ont invités à ouvrir leur release party à la Rockhal en 2009. »

« Je prends encore des cours de guitare avec Remo », précise Hugo. « J’ai fait beaucoup de lives avec lui. » Hugo a également fait partie de The Outfit, le groupe de René. Je me rends ainsi compte des liens tissés dans le petit monde de la musique à Differdange. Les Lost In Pain ont l’air de connaître le blues. D’ailleurs, Hugo promet : « Tout vient du blues. Ceci se ressentira dans nos prochains morceaux. » Luca ajoute : « Les thèmes de nos chansons concernent la mort, le diable. Des clichés métal que tu peux interpréter librement. Le sujet de Lost in Pain, c’est lost in pain (perdu dans la douleur). » Leur parcours les a conduit à ouvrir pour Soundgarden et Sepultura. Plus tard, ils ont signé chez Noiseworks Records. Ce label luxembourgeois produit également Versus You,  l’un des groupes pop punk les plus célèbres du Grand-Duché. Aujourd’hui, Lost in Pain prépare son quatrième album.

Vient le moment de franchir la rue. Je me rends juste en face, au ClubHouse du Black Wolves Motorcycle Club pour assister au concert des quatre (moins une) metalheads. Lost In Pain joue à domicile ce soir. Les trois garçons savent mettre l’ambiance. Leur métal rapide, tantôt thrash, tantôt heavy, emprunté à Metallica, Pantera, Machine Head ou Slayer a de quoi faire bouger les têtes chevelues. J’ai à peine le temps de prendre quelques photos qu’il me faut déjà rejoindre mon prochain rendez-vous, à la Villa Hadir.

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La Villa Hadir

Lorsque j’arrive aux alentours de la Villa Hadir, située en contrebas de Differdange, je suis surpris par cet immense bâtiment de briques rouges. De la musique dance plane dans l’air. Des clubbers à la coupe bien brossée sortent de leurs voitures flambant neuves pour faire la queue devant les videurs. Il me faut descendre quelque peu de mon nuage sonique et métallique pour rencontrer Vincenzo Fiorenzi. Le nouveau directeur du lieu est en poste depuis seulement quelques mois.

L’homme est à l’origine d’un nouveau projet concernant la Villa. « En plus de nos quatre DJs résidents et des concerts tous les vendredi et samedi, nous allons organiser des soirées à thème. » La Villa Hadir est la seule brasserie de Differdange autorisée à ouvrir jusque 6 h du matin. Le concept, venu tout droit d’Italie, comprend toutes les étapes d’une soirée dans un même lieu, du grignotage de l’apéritif  jusqu’à l’after. « Pour une soirée sur le thème du Brésil, par exemple, nous proposons des caïpirinhas, la picanha traditionnelle, de la samba, ainsi qu’une décoration en rapport avec le pays. »

Cette nouvelle formule n’est pas la seule activité du lieu. « Les locaux sont très bien équipés, nous pouvons tout faire. Nous disposons d’une salle dédiée aux expositions d’art, nous organisons des tournois de  Fifa (jeu de football sur console) et nous disposons d’une grande terrasse pour les animations estivales.» Après ces quelques explications, je regarde ma montre. Nous voilà tôt le matin, même les oiseaux de nuit sont partis se coucher. Il est temps pour moi de rentrer.

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1535°C, Hub créatif

Je reprends mon périple quelques jours plus tard et me retrouve au 1535°C, hub créatif aménagé dans les anciennes usines Arcelor de Differdange. Ce projet, initié par la mairie, répond à une volonté de redynamiser la ville grâce à la culture. Le 1535°C accueille des photographes, des designers, des architectes, des vidéastes et des illustrateurs. Toutes ces professions cohabitent avec le label musical G Minor et le quotidien L’Essentiel.

« La présence physique d’un tel lieu est importante », précise Tania Brugnoni, directrice du projet. « Le 1535°C constitue une vitrine qui montre à la population et aux politiques l’importance de la branche économique culturelle. Les gens y croient parce qu’ils le voient. » La recette du hub est simple : fournir aux créatifs des locaux à un loyer avantageux, afin qu’ils puissent sortir de l’anonymat et de la solitude. Selon Tania Brugnoni, les résultats parlent d’eux-mêmes : « Cet endroit n’a pas son pareil au Luxembourg. Des industries sont même venues de la capitale. La culture demeure un facteur de cohésion sociale. »

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Toutefois, le 1535°C n’est pas l’unique joyau culturel de la commune. « Notre salle de spectacle, l’Aalt Stadhaus, jouit d’une programmation internationale. Chaque année, en juillet, nous organisons également le festival Blues Express au Fond de Gras. De grands bluesmen américains y participent. Cet évènement a attiré plus de 14 000 personnes en 2015 ! » m’expliquent Tania Brugnoni et Roberto Traversini, maire de la ville. « La culture permet de booster les quartiers et les villes. Nous devions rendre la cité plus attrayante. Differdange a, en parallèle, construit un nouveau quartier d’habitations et a investi dans des infrastructures scolaires et de loisirs. »

Black Wolves Clubhouse

Je retourne deux semaines plus tard au Black Wolves Motorcycle Club. En ce début de soirée, l’ambiance est encore calme. J’ai rendez-vous avec Fanta, alias Serge Fratini, le chef de la bande des motards. Sur fond de Black Sabbath, il me propose une bière et des spaghetti bolognaise maison. Je me sens tout de suite à l’aise.
Fanta est investi de la fonction de président du club depuis 1999. Cependant,  il m’assure que « ce n’est qu’officiel. Il n’existe pas de hiérarchie chez nous. » Petites lunettes rondes teintés, barbe grisonnante, chemise ample, ce sympathique personnage s’avère être un pur produit des années soixante-dix, passionné de moto et de rock’n’roll. Il me parle des racines de son club. « Le Motorcycle Club existe depuis 1993. Je me suis laissé embarquer en 1994. Actuellement, nous comptons quatorze membres actifs, entre 24 et 62 ans. Notre groupe se compose de patrons, de pensionnaires et d’ouvriers de toutes origines. Tout le monde se réunit autour d’une passion commune. Toute personne motivée et prête à s’investir est la bienvenue. »
La semaine, les membres du club se retrouvent au Roude Léiw. Depuis 2001, ils passent leurs week-ends au ClubHouse. Ambiance rock’n’roll familiale, fêtes, concerts et foule dense font l’intérêt du lieu. « Au ClubHouse, nous sommes entre nous, chez nous », poursuit Fanta. « Nous ne sommes pas obligés de nous plier aux règles des autres bistros. Pas de fumoir, tout le club en est un ! On organise des fêtes quand on veut. Les gens qui jouent sont toujours des copains. Il s’agit néanmoins d’un club privé. La carte de membre donateur est obligatoire à l’entrée. »

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La musique de fond change pour Aphrodite’s Child, avec qui les membres du club partagent le goût des belles barbes. Le biker aux« quatorze ou quinze motos, je ne sais plus très bien » embraye sur le Steel Run. « Il s’agit d’un rock’n’bike festival que notre club organise tous les deux ans, en juin, au Col de l’Europe. Nous faisons jouer seize groupes sur deux jours. Nous proposons également des strip shows, du burnout, ainsi que des stands de tatoueurs, de mode et d’artistes. » Ce festival, dont l’entrée est libre, attire à chaque édition entre 1500 et 2000 fans de rock et de motos originaires de France, de Belgique, d’Allemagne et même d’Italie. « Beaucoup viennent chez nous, mais nous allons aussi chez eux. C’est un échange, les clubs se visitent entre eux. En tout cas, ils nous trouvent tous cool ! »

Lorsqu’on demande à Fanta ce qui rend Differdange si spéciale, il répond sans hésiter. « Ici sont représentées une centaine de nationalités différentes. Italiens, Brésiliens, Capverdiens, Russes. Les différences ne séparent pas les gens, mais créent une alchimie. Cette relation impacte sur la vie culturelle et la créativité. Rappelons que Differdange n’appartient pas qu’aux musiciens. On y croise également des peintres, des sculpteurs et des écrivains qui vivent ensemble et se côtoient. »

C’est sur ces belles paroles que se termine mon périple à Differdange. Je quitte la ville et ses acteurs engagés définitivement convaincu et agréablement surpris.

 

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