Patrick Eudeline: « Dès 70, il n’y aura plus jamais d’avenir, c’est définitif. »

Capture d’écran 2016-04-24 à 18.00.19Rockeur, chanteur, guitariste, critique, journaliste, romancier… De ses disques à la fin des années 70 avec Asphalt Jungle à ses récents articles dans Rock & Folk, Patrick Eudeline a eu plusieurs vies. Véritable relique classieuse et intemporelle, le dandy aux lunettes noires et aux boots en reptile vient de sortir « Bowie, l’autre histoire » aux éditions de La Martinière. Hommage passionné à une époque révolue, l’ouvrage met l’accent sur un Bowie différent de ce que l’on connaît : imitateur et imité, fasciné par la magie noire et l’occultisme, et redoutablement visionnaire.

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C’est au bistrot Les Colonnes, à deux pas du métro Mairie d’Issy, que j’ai rendez-vous avec Patrick. Il m’attend sur le pas de la porte, une Gitane au bec. Référence anglophone inconsciente ou incroyable faculté à mettre à l’aise, nous décidons implicitement de nous tutoyer.

Retrouvez les moments forts de cet entretien en format audio:

«Je me suis immergé dans le personnage.»

Il paraît que tu as écrit le livre en quinze jours. Pourquoi aussi vite ?

J’ai dit oui à la Martinière, ce qui voulait dire que pour des raisons de business évidentes j’ai dû l’écrire en quinze jours. Je me suis donc immergé dans le personnage.

Pourquoi est-ce à toi qu’on a demandé de le faire ?

J’ai relu tout ce qui avait déjà été fait, il y’a de très bons livres anglais sur Bowie. Mais très franchement, sans vouloir être prétentieux, je ne vois pas qui d’autre aurait pu écrire ça en France.

Tu as rencontré David Bowie ?

Une fois, j’étais tout gamin et je commençais à écrire. Il donnait une conférence de presse pour Ziggy Stardust.

Le livre est très fourni en détails, en noms, en dates et autres références. Ça parait être un gros travail de journalisme. S’agit-il d’informations que tu as accumulées au fil du temps ou as-tu abattu un travail monstre en deux semaines ?

Je connaissais beaucoup de choses sur le personnage, qui me passionne. J’ai tout relu en quinze jours pour trouver des informations différentes de ce qui avait déjà été publié.

Donc pendant quinze jours tu as traîné au café ?

Non, celui-là je ne l’ai pas fait au café. J’y ai écrit des livres, mais cette fois je l’ai fait chez moi.

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«On va vers une renaissance d’autre chose.»

Tu as écrit : « Dès 70, il n’y aura plus jamais d’avenir, c’est définitif. »

C’est ce que je crois, et c’est ce que je raconte dans « Bowie ». C’était la fin du rêve, comme un reflet de la société. En 70 c’était plié. Bien sûr il y’a eu des chefs-d’œuvre dans les seventies, mais à l’échelle punk rock c’était le déluge, et on en avait parfaitement conscience en le faisant. J’en avais discuté avec les gens de Clash qui l’avaient bien compris, parce que les anglais sont plus intelligents que nous.
Bien entendu il y’a encore des groupes de rock qui sortent des disques, des gens talentueux qui se débrouillent pour faire des choses pas trop pourries par rapport à l’époque, mais de manière générale, on vit dans une société et une période très bizarre qui est une sorte d’entre-deux. On est dans une civilisation post-industrielle où tout est fini, on va vers une renaissance d’autre chose.

Le climat actuel, social et politique est pourri. L’urgence de créer quelque chose de nouveau, de qualité et populaire est évidente. Pourquoi s’ennuie-t-on alors qu’il y aurait toutes les raisons de faire quelque chose ?

Pourri, c’est le moins que l’on puisse dire. Les plus grands artistes ont toujours eu besoin d’un contexte, d’un mouvement, bien qu’ils s’en échappent quand ils ont assez de talent. Tu ne peux rien faire tout seul dans ton coin. Les plus grands écrivains, musiciens ou peintres font au départ partie d’un mouvement. Aujourd’hui il n’y a même plus de mouvement. C’est une vision marxiste des choses : ce ne sont pas les Hommes qui font l’Histoire, mais l’Histoire qui fait les Hommes. Avec la meilleure volonté du monde, tu ne peux rien faire d’autre que de ton mieux. Je suis très obsédé par le passé et les âges d’or, je vais jusqu’à fumer des vieux stocks originaux de Gitanes ! (rires) Mais malgré ça, que tu fasses un disque ou que tu écrives un livre, tu dois traduire ton époque. Même si la forme est vintage, le message doit être contemporain. C’est ce que les jeunes doivent comprendre. Des mecs comme Jack White en sont assez conscients.

On est justement à fond dans la mode du revival, du cover, du tribute…

C’est beaucoup plus qu’une mode. Moi qui suis très vieux, je réalise que depuis mes dix-huit ans je ne vois que des mouvements de revival. L’âge d’or du rock est passé tellement vite qu’on s’est pris tout ça dans la gueule et qu’on n’a même pas eu le temps d’en profiter. C’est normal qu’il y ait du revival, parce qu’il n’y a et n’y aura rien de nouveau.
Tu ne peux pas dépasser les maîtres. C’est comme en musique classique. Après Wagner, Debussy et Ravel, il n’y a rien eu. Ils ont été au bout du système. Si tu allais plus loin dans l’harmonie que Debussy ou dans le traitement du rythme que Stravinsky, ça devenait chaotique. Certains l’ont fait, avec la musique concrète par exemple, mais tu perds le sens.
Dans la musique issue de la folk et du blues, qu’on va appeler le rock pour faire simple, tout a été fait et refait et dans tous les sens, tu ne peux pas aller plus loin.

Et en utilisant les technologies, les machines ?

Justement, c’est ce qui est fou ! Toutes les technologies et les logiciels qui sortent ne font que reproduire les machines merveilleuses qui ont plusieurs dizaines d’années. Ça va jusqu’à l’interface du logiciel qui copie le design et les boutons des machines !

Je n’ai jamais été impressionné par la techno et l’electro pour la bonne raison que comme je connais les tentatives qui ont été faites par des groupes comme White Noise en 1968, je ne peux pas être épaté par ce qui s’est fait récemment. Dans le traitement du son, quelque chose comme Aphex Twin n’est pas nouveau. On se retrouve dans une impasse musicale et artistique, mais aussi économique. Nous vivons une sorte de fin du Moyen-Âge, où ça a été très long et très chiant.

D’où l’idée de Renaissance…

Oui, mais ça prendra peut-être trois siècles, on n’en sait rien. Je ne crois pas en une renaissance rapide, mais à une déliquescence, une dégénérescence où les choses vont se passer très mal, avec des catastrophes naturelles et une société qui perd tous ses acquis. C’est vraiment mal barré.

Il y’a eu le punk, puis un essai de quelque chose avec le grunge dans les nineties, et une culture hip hop qui a été alternative et subversive sans le rester forcément. Qui est subversif en 2016 ?

Personne, mais ce n’est pas de leur faute. Tu ne peux pas demander aux gens l’impossible. À la limite, peut-être des vieux chevaux de retour comme Neil Young et son combat contre Monsanto et Deezer, ou des mecs comme Jack White qui restent droits dans leurs bottes et qui essayent.

Être subversif me paraît difficile. Essayons d’être dignes, d’avoir une certaine honnêteté et des valeurs, c’est déjà beaucoup.

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«Aujourd’hui c’est très difficile de faire de l’argent avec l’art.»

Est-ce qu’on ne se fait pas assimiler dans tous les cas ?

Si. Le paradoxe est que c’est presque impossible aujourd’hui d’être artiste. Dans les années 60 et 70 il était possible de rêver à l’alternative, de songer à faire les choses différemment en faisant un peu de blé. Aujourd’hui c’est très difficile de faire de l’argent avec l’art. Le rock alternatif français des années 90, les Garçons Bouchers et cætera… ça n’aurait pas pu exister dans l’époque actuelle. Au lieu de vendre 30 000 disques, ils feraient des vidéos Youtube qui ne leur rapporteraient pas un rond.

Les ventes de tout ont baissé : les livres, les journaux… Donc avec tout ça, c’est quoi être contre le système ?

Est-ce que ça ne serait pas justement de ne pas être contre mais l’utiliser pour arriver à faire ce que tu veux ?

Si, c’est ce que j’ai toujours cru. Quand je voyais des concerts de free jazz, les Black Panthers, les organisations qui s’appelaient « vive la révolution » et tous ces trucs dans les fac, c’était pathétique. (rires) Non, par définition ça ne sert à rien.
Tu ne peux plus être subversif, par contre tu peux encore choquer les gens. Si je fais une télé, il me suffit d’allumer une clope ou de dire « vous savez, l’héroïne c’est pas si mauvais que ça » pour choquer. J’avais dit « c’est du rock de tarlouze » en parlant de je-ne-sais-plus-quelle-connerie, c’était évident que ce n’était pas homophobe, mais Patrick Thevenin de Têtu m’a dit « eh ben, Patrick, on te croyait pas comme ça ! » (rires) Et puis, comme j’ai dit une fois à la télé : « la dope c’est très bien, j’en prends depuis que j’ai seize ans et je vis très bien, y’a que les sportifs qui meurent jeunes ! » C’est des recettes qui marchent, et en plus c’est des trucs que je pense ! (rires).

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«Je ne pense pas comme les autres.»

Changement de sujet, recentrons sur le livre. À qui est-il destiné ?

Entre guillemets à tout le monde. L’idée était que des lecteurs qui ne sont pas spécialistes de Bowie et qui voient ça de loin se reconnaissent par exemple dans les chapitres sur l’enfance, et que d’autre part les passionnés retrouvent une approche différente de ce qu’on entend partout. Je n’ai pas eu à me forcer parce que je ne pense pas comme les autres.

Ne penses-tu pas que le livre est peut-être trop fourni et trop référencé pour être digeste pour un profane ?

Possible. J’avais très peur de ça. Deux personnes à qui j’envoyais les chapitres le lisaient au jour le jour. Quand je dérapais ou que j’allais trop loin, ils me disaient « okay Patrick, ça va une fois mais pas deux ». Mon éditrice qui a trente ans et qui connaît très peu de choses en rock m’a dit qu’elle le lisait sans problème et avec plaisir. Peut-être que pour quelqu’un qui n’y connaît rien du tout c’est indigeste, j’ai essayé de ne pas en faire trop, mais je n’en sais rien.

D’un point de vue personnel, je te remercie parce que j’ai googlé beaucoup de références du livre et ai découvert beaucoup de choses.

C’était aussi l’idée que j’avais en écrivant. Bowie parlait tout le temps d’Anthony Newley comme étant son héros, mais personne ne savait qui c’était. Là si tu lis son nom dans le livre, tu vas pouvoir aller sur Youtube ou Itunes, trouver tous ses disques, tous ses morceaux que tu peux acheter et écouter.
Avant j’aurais mis des notes de bas de page. Avec Google, c’est moins un problème de ne pas tout expliquer quand tu écris un livre.

Il faut juste ne pas avoir la paresse intellectuelle de ne pas le faire.

Oui, mais aujourd’hui tout est sur un plateau. Pour faire quelque chose il faut se brusquer, il faut que ce soit un peu difficile. Jouer de la musique correctement n’est pas facile, s’habiller dans un genre est compliqué. Et plus tu es maniaque, plus c’est un parcours du combattant, et plus c’est difficile, plus c’est intéressant.
Regarde, même mon Zippo est d’avant 70, avec l’écriture en italique en dessous ! (rires) Personne ne le sait, mais moi je le sais.

Où est-ce qu’on trouve les accessoires originaux ?

Ce n’est pas la panacée, mais internet aide beaucoup. Il existe des réseaux, dont certains sont pleins de maniaques qui sont pires que moi ! Ils font refaire des fringues sur mesure, des vestes Régence à base de plans originaux ! (rires)

Quelle est la pièce ou le détail obligatoire pour un dandy rock ?

Une veste Granny Takes a Trip de 68 à 75, aussi bien celle de la grande époque des Beatles, des Stones, et des Kinks que celle de la grande époque du glam rock. C’est là que s’habillaient les bons mecs. Keith Richards achetait ses boots en python chez Granny Takes a Trip !

Tu as une actualité musicale ?

Je vais bientôt sortir un 45 tours, mais tu pourras l’écouter même si tu n’as pas de platine grâce à un lien de téléchargement qui se trouvera dans la pochette !

Pour aller plus loin, retrouvez e passage de Patrick Eudeline dans Le retour de la force et de la plume, sur France Inter, quelques jours après l’interview.

 

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